Je suis allé le voir à son domicile. Bernard Krass, le grand cinéaste, célèbre dans le monde entier pour ses deux films : « Ma vie est un mauvais souvenir » et « Je serais mieux dans un cercueil ». Agrégé de philosophie et d'histoire, certifié en mathématiques, il était né en Allemagne dans les années 40 et avait émigré en France à l'âge de trois ans.
Il avait enseigné pendant plus de vingt dans les plus grandes universités françaises jusqu'au jour où il fut accusé d'avoir eu des relations sexuelles avec une de ses élèves. Il fut pour cela révoqué et se consacra alors entièrement au cinéma. Il était connu du grand public pour son cynisme et son humour caustique. Il avait 63 ans et je sonnai à sa porte. Il me fit entrer alors qu'il terminait son dix-septième whisky.
-Qu'est-ce que je vous sers ? m'a-t-il demandé.
-Oh ! juste un petit café, j'ai répondu. »
Il est revenu avec une bouteille de gnôle, a pris deux grands verres et les a remplis à moitié.
-Comment allez-vous, monsieur Krass ? ai-je demandé.
-Mieux maintenant que j'ai terminé ma première bouteille.
-Cela ne vous ennuie pas si j'enregistre notre conversation ?
-Pas le moins du monde ! Allez-y ! je suis prêt !
-Monsieur Krass, vous avez, je crois, 63 ans. A quoi passez-vous vos journées ?
-A boire principalement. Ou à écrire. Ou les deux en même temps.
-Et qu'écrivez-vous ?
-Des nouvelles, des poèmes et des scénarii bien sûr.
-Vous avez la réputation d'un éternel insatisfait, perfectionniste jusqu'à la maniaquerie. Est-ce vraiment le cas ?
-C'est ma folie qui me pousse à me comporter ainsi.
-Vous vous considérez comme fou ?
-Pas plus qu'un autre. Je survis. Comme tout le monde. Voilà tout !
-Ne pensez-vous pas que vos excès finiront par nuire à votre santé ?
-Mais j'y compte bien ! Je ne me vois pas vivre jusqu'à 80 ou 90 ans complètement gâteux dans un fauteuil roulant programmant mes journées au gré des émissions télévisées, radotant en attendant le goûter de 4 heures !
-Vous êtes assez désespérant ...
-Pas plus que ceux qui passent toute leur vie derrière un guichet ou à la chaîne dans une usine et qui sont complètement usés, rapés à cinquante ans sans même avoir terminé de payer le crédit de leur maison !
-Mais ceux-là n'ont peut-être pas le choix ?
-On a toujours le choix. Le choix d'être esclave ou d'être libre. C'est juste une question de lucidité.
-Et pourquoi, d'après vous, la majorité des gens n'ont pas cette lucidité ?
-C'est le résultat de ce qu'on appelle « l'éducation » qui selon moi consiste à fabriquer des êtres totalement asservis en jouant sur les peurs et la culpabilité.
-Pouvez-vous préciser ?
-Bien sûr ! On apprend aux enfants la nécessité du travail, du sacrifique avec pour idéal : un travail, une maison, une famille. Mais tout ça n'est qu'hérésie. On n'a pas besoin d'une maison pour vivre, un studio suffit amplement, on n'a pas besoin de procréer mais juste de faire l'amour. Quant au travail, vous devinez ce que j'en pense ...
- J'aimerais vous l'entendre dire.
-Eh bien, pour moi, le travail ne sert qu'à enrichir les gros, je veux dire les grands patrons, les hauts fonctionnaires, les politiques, les mafias. C'est ce que j'appelle « l'esclavagisme démocratique ». Pourquoi croyez-vous que les ministres, les députés, les chefs d'entreprise se démènent pour prolonger coûte que coûte leur carrière ? Inversement, avez-vous vu un seul manutentionnaire, un seul cheminot, un seul artisan qui refuse de partir à la retraite ?
-Mais pourtant un travail, une maison, une famille sont trois piliers essentiels à l'équilibre d'un individu !
-Pas pour moi ! Cette conception de la vie est d'un ennui terrifiant !
-Et quelle est alors votre conception de la vie ?
-Elle est très exigente : A l'inverse de l'immense majorité des gens qui se contentent de vivre, voire de survivre, moi je ne crois qu'à la puissance de l'esprit.
-C'est-à-dire ?
-Je n'accorde aucune importance aux choses, aux lieux et aux gens. Seules les idées m'intéressent. Seul la promiscuité avec les grands Génies n'a de sens : Baudelaire ou Rimbaud pour la poésie ; Chopin, Litsz ou Bach pour la musique ; Newton ou Einstein pour les sciences ; Freud pour la médecine ...
-Vous ne croyez donc pas à l'amitié ?
-Pas plus qu'en Dieu ! L'amitié, ça n'existe pas ! Ce que les gens appellent « amitié » n'est rien d'autre que la rencontre de deux solitudes. Il n'y a rien de constructif là-dedans.
-Et l'amour, Monsieur Krass, croyez-vous en l'amour ?
-Quelle question ! L'amour est la plus grande arnaque de l'humanité !
-Que voulez-vous dire ?
-Je veux dire que la Nature nous a programmés pour éprouver des pulsions qui nous poussent à procréer. C'est comme une folie de quelques minutes. Et puis le mal est fait. On devient parent et on perd toute sa liberté. On est assailli par le « devoir » et la responsabilité que la société nous impose.
-Oui mais un enfant qui naît, c'est merveilleux ! C'est quand-même magnifique de s'occuper de son enfant et de le voir grandir !
-Personnellement, je préfère m'occuper de leurs mères !
-Vous êtes cynique !
-Tout à fait ! Et savez-vous ce qu'est le cynisme ? Selon la formule d'Oscar Wilde, « le cynisme, c'est connaître le prix de tout et la valeur de rien.»
-J'ai envie de vous demander, Monsieur Krass ...
-Oui ?
-Etes-vous heureux ?
-Je ne sais pas ce qu'est le bonheur. Le bonheur, c'est quelque chose d'inconcevable pour moi. J'ai compris très tôt qu'à défaut du bonheur, j'étais fait pour les plaisirs.
-Les plaisirs ?
-Oui, j'ai toujours été un hédoniste. Ma vie n'est motivée que par les Plaisirs, l'alcool, le sexe, la bonne chair et l'intellect bien sûr, car il y a du plaisir dans l'intellect pour ceux qui ont eu la chance d'avoir accès au savoir et qui s'y sont consacrés.
-Pensez-vous que la vie a un sens ?
-La vie a le sens qu'on lui donne. La vie, c'est comme une belle femme. Si on la regarde de loin, elle ne sert à rien et vous pouvez souffrir de frustration. Mais si on tente de l'approcher, si on l'aborde et si on la violente même quelque peu, elle réagira toujours et souvent de façon inattendue. C'est très excitant.
-La vie est un jeu pour vous ?
-Je préfère le jeu à l'ennui.
-Mais cette façon de jouer avec la vie ne vous fait-elle pas du mal ?
-Le mal est déjà fait. J'ai bien conscience que depuis toujours, il y a quelque chose qui cloche en moi.
-Et qu'est-ce qui « cloche » chez vous ?
-Je ne sais pas exactement. J'ai tenté sans succès plusieurs psychanalyses jusqu'au jour où j'ai décidé de vivre AVEC mes traumatismes, de m'en servir pour dépasser certaines limites. Et puis de toutes façons, la vie ne consiste en rien d'autre que de chercher à colmater nos fellures. Voilà, c'est ça le sens de la vie, comme vous me demandiez, si on peut appeler ça un « sens »...
-Monsieur Krass, vos films ont eu beaucoup de succès. Comment l'expliquez-vous ?
-Je ne me l'explique pas. Peut-être que les gens ont senti dans mes films une certaine sincérité. Oui, en fait je crois que ce que les gens attendent c'est de la sincérité. De la sincérité et non de l'impudeur. Ce qui n'est pas du tout la même chose.
-Monsieur Krass, qu'avez-vous fait de tout cet argent que vous avez gagné ?
-Rien. J'ai commencé à le placer et puis je me suis rendu compte que tout cela n'avait pas d'importance. Les gens sont ne pas raisonnables. Ils n'accordent de l'importance qu'à des choses futiles, enfermés qu'ils sont dans le modèle qui leur a été inculqué.
-Qu'avez-vous fait alors ? Vous avez acheté une grande maison ? Une belle voiture ? Un bateau ?
-Conneries ! Tout cela n'est que conneries. Qu'est-ce que je ferais d'une grande maison ? Je passerais mes journées à l'entretenir ? A tondre la pelouse ? A lustrer les meubles ? Je prendrais quinze employés de maison ? Un pour le jardin, un pour la cuisine, un pour le ménage, un pour les commissions, un pour l'entretien... et on ne me foutrait jamais la paix !
-Excusez-moi d'insister mais qu'avez-vous fait alors de votre argent ?
-C'est une manie chez vous, hein ? Qu'est-ce que j'ai fait de mon argent ? Je dois en avoir sur quelques comptes parce que je n'ai pas d'armoire assez grande pour y ranger tous les billets que cela représente !
-Vous pourriez faire des dons à des oeuvres de charité ?
-Pour que leurs dirigeants, leurs présidents s'en foutent plein les poches ? Croyez-moi dans ce genre d'association philanthropique, ce sont les seuls qui en profitent.
-Vous ne donnez jamais alors ?
-Si, ça m'arrive. Mais je donne directement à des clodos que je rencontre dans la rue, des pauvres types qui m'émeuvent.
-A quoi sert donc l'argent pour vous ?
-L'argent ne sert qu'à une seule chose : perdre la notion de l'argent. Ca ne peut rendre ni plus beau ni plus grand ni plus fort ni plus intelligent ni plus heureux. Seulement plus riche. C'est quelque chose de complètement artificiel et factice.
-Vous pourriez en profiter pour voyager ?
-Mais je l'ai fait ! Et ce que j'y ai vu m'a rappelé avec force cette citation de Baudelaire : « Amer savoir celui qu'on tire du voyage : Le monde monotone et petit, hier, aujourd'hui, demain, toujours nous fait voir notre image : Une oasis d'horreur dans un désert d'ennui. » Jolie formule, non ?
-Plutôt négative, je trouve. Mais changeons de sujet si vous voulez bien...
-A votre guise, cher ami.
-Il y a quelques questions d'actualité pour lesquelles j'aimerais avoir votre opinion.
-Bien volontiers...
-Que pensez-vous de l'écologie ?
-L'écologie ? Un business, rien qu'un business de plus.
-Mais ne croyez-vous pas qu'il faut faire un effort pour sauver notre planète ?
-Des efforts, je veux bien en faire si tout le monde s'y colle et qu'on ne me les facture pas en plus !
-C'est-à-dire ?
-C'est-à-dire que je trouve ridicule de baisser d'un degré la température de ma chambre, d'éteindre la veilleuse de mon ordinateur quand la pays le plus grand consommateur d'énergie et le plus pollueur au monde refuse de signer le protocole de Kyoto, que je trouve inconcevable de devoir trier moi-même mes déchets et de payer pour ça plus cher pour leur ramassage, que je trouve irréaliste de faire installer un chauffage solaire dont le prix ne sera pas amorti avant 25 ans d'utilisation !
-Bien. Que pensez-vous de la parité homme-femme en politique ?
-Je suis contre ! Totalement contre !
-Vous pensez que les femmes ne sont pas capables d'assumer des responsabilités politiques ?
-Pas du tout ! Les femmes ne sont ni plus ni moins capables que les hommes. Elles sont tout aussi incompétentes et corrompues. Le seul avantage, c'est qu'elles arborent des décolletés plongeants alors que les hommes portent chemise et cravate. C'est pour ça que je veux 100 % de femmes en politique et si possible âgées de moins de 25 ans.
-Politiquement, penchez-vous à gauche ou à droite ?
-Personnellement, je ne me penche que pour prendre une autre bouteille dans mon placard !
-Très amusant ! Mais êtes-vous plutôt socialiste ou libéral ?
-Le socialisme n'existe pas ! Les roses du PS ne sont socialistes que dans l'opposition !
-Et les libéraux ?
-Les libéraux ne devraient pas exister. Un gouvernement libéral n'a pas lieu d'être !
-Et pourquoi donc ?
-Tout simplement parce que les libéraux prèchent la libre concurrence, la course au profit, l'anéantissement des faibles par les forts, l'abolition du rôle d'arbitre et de modérateur de l'Etat. Or, dans n'importe quel pays qui n'aurait pas de gouvernement, les choses se passeraient spontanément de cette façon. Il n'y a pas besoin de lois pour instaurer la jungle !
-Comment voyez-vous le monde dans cinquante ans ?
-Je crois bien que je ne le verrai pas !
-Certes, mais comment l'imaginez-vous ?
-Je pense que l'humanité est en train de faire marche arrière. La société dans laquelle nous vivons repose sur des valeurs galvaudées derrière lesquelles se cachent encore les politiques. Mais les gens ne sont pas dupes. On assiste déjà à un repliement communautaire qui va se poursuivre et se développer. Dans cinquante ans, les gens vivront comme au moyen-âge en totale autarcie dans des micro-sociétés de quelques dizaines de personnes où chacun aura un rôle bien précis : il y aura le boulanger, le forgeron, le boucher, le prêtre, l'instituteur, le druide, etc ...
-Comment voyez-vous le cinéma d'aujourd'hui ?
-Comme une entreprise commerciale. On fait un film comme on fabrique un saucisson : ce qui compte, c'est de le vendre.
-Et le théâtre ? Qu'est-ce que vous pensez du théâtre ?
-Je pense que le théâtre se résume trop souvent à présenter des comédiens connus ou à jouer des pièces d'auteurs célèbres. Les seules exceptions sont lorsqu'on présente des comédiens connus jouant des pièces d'auteurs célèbres.
-Que pensez-vous de la mort ?
-La mort est la seule étape sensée de la vie.
-A 63 ans, qu'est-ce qui vous retient encore à la vie ?
-Les femmes.
-Les femmes ?
-Oui, car les femmes SONT tout. Tous les hommes ne vivent que pour ça mais heureusement, les moeurs évoluent. Les portes des prisons s'entr'ouvrent !
-Que voulez-vous dire ?
-Je veux dire que petit à petit, on commence à admettre qu'on puisse avoir une sexualité épanouie. »
Bernard Krass se leva brusquement puis reprit :
-Venez ! Suivez-moi. Je vais vous montrer quelques chose. »
Il se dirigea vers une pièce dont il ouvrit la porte. Il m'invita à entrer à l'intérieur. Lorsqu'il alluma la lumière, je vis collées au quatre mûrs des dizaines et des dizaines de photographies de sexe de femmes, des clichés centrés sur le haut des cuisses la plupart du temps écartées livrant toutes sortes de lèvres poilues ou glabres, minces ou charnues, mâtes ou brunes.
-Voilà, me dit-il, voilà ce qui me maintient encore en vie. »
J'eus un début d'érection. J'en fus horriblement géné. Krass le remarqua.
-Ne vous en faites pas, me dit-il. Vous n'êtes pas le premier à qui je fais visiter la pièce. Venez ! Allons terminer notre verre. »
Il était environ minuit. Olivier et Françoise roulaient depuis dix minutes. Ils sortaient de « l'Anonyme ».
-On peut savoir ce qui t'arrive ? demanda Françoise.
-Rien ! Y m'arrive rien !
-Arrête, s'te plaît ! Je vois bien que tu fais la gueule ! C'est à cause du jeune, hein ? C'est ça ?
-Le jeune ? J'en ai rien à cirer !
-Si t'en avais rien à cirer, tu tirerais pas une tronche pareille ! Alors qu'est-ce que t'as ? T'encaisses pas que j'aie pu coucher avec un gamin ? C'est ça ? C'est pourtant bien pour ça qu'on est sortis en club, non ?
-Non ! Désolé ! C'est pas ça qui était prévu ! On avait dit qu'on ne rencontrerait que des couples.
-J'ai pas eu l'impression que ça te gênait !
-Pour ça, il aurait p'têt fallu me demander, non ?
-Tu aurais pu me le dire tout simplement si ça te posait un problème !
-Pour que tu me le reproches après ? Pour que tu m'accuses d'avoir foutu la soirée en l'air ? Je voyais bien que tu en mourrais d'envie !
-Evidemment que j'en mourrais d'envie ! Comment une femme de 43 ans ne pourrait-elle pas avoir envie d'un beau gosse de 20 ballets ? Explique-moi !
-J'ai rien à t'expliquer ! C'est pas ce qui était prévu, c'est tout ! T'as pas respecté tes engagements !»
Il y eut un silence de quelques secondes puis Françoise reprit :
-Mais enfin, Olivier, tu sais bien que ce n'était que du sexe !
-Ouais, mais tu as pensé à moi, hein ? Moi planté à un mètre de ma femme qui s'envoyait en l'air avec un type qu'elle connaissait depuis à peine une demi-heure ? Tu as pensé à ce que je pouvais ressentir ?
-Je te dis que c'était que du sexe ! Y a aucun sentiment entre ce gamin et moi ! On a passé un moment, c'est tout !
-Ouais, c'est ça ! C'est tout !
-Ecoute, tu veux que je te dise ce qui te contrarie vraiment dans cette histoire ?
-Si ça t'amuse ...
-Ce qui te contrarie, c'est que moi, je me sois tapé un gamin de vingt ballets alors que toi, t'as pas été capable de lever une seule nana, voilà ce qui te contrarie !
-Mais tu les as bien vues ces nanas ? Toutes ridées et grassouillettes ! Qu'est-ce que tu voulais que je fasse avec ça ?
-Moi, je trouve au contraire que certaines avaient pas mal de classe et de charme.
-Eh, ben t'es pas difficile ! Moi, je m'attendais à des femmes plus jeunes, plus... séduisantes. Je t'avoue que je suis plutôt déçu !
-Avec des femmes plus jeunes, tu aurais été tenté ?
-Pourquoi pas ? Ca m'aurait changé !
-Je te remercie ! C'est agréable !
-S'il te plaît, arrête ! Je parle des femmes présentes au club !
-Tu disais toi-même y'a cinq minutes que dans notre accord, on ne devait soi-disant rencontrer que des couples ! Ca t'est déjà sorti de la tête ?
-Ecoute ! Te vexe pas ! C'est normal qu'un homme au bout de quinze années de mariage ait envie de changement, non ?
-Et moi, tu trouves pas normal que j'aie envie de changement ?
-Toi, c'est pas pareil !
-Ah bon ? Et en quoi c'est pas pareil, s'te plaît ?
-Je veux dire que moi j'aurais été tenté par des femmes de ton âge alors que toi, tu t'es tapé un gamin !
-Ecoute, c'est pas ma faute si je plais à des hommes plus jeunes. Tu devrais plutôt en être fier !
-Ah, parce que tu crois que tu plaisais à ce gars ? Tu connais bien mal les hommes !
-Evidemment que je lui plaisais sinon il ne m'aurait jamais abordée !
-Moi, je crois plutôt qu'il t'a abordée parce qu'il n'avait rien d'autre à se mettre sous la dent ! Voilà ce que je crois !
-Tu te rends compte de ce que tu me dis, là ?
-Rien d'autre que la vérité ! Tu étais la seule femme à peu près baisable de la soirée, c'est tout !
-A peu près baisable ? C'est comme ça que tu me vois ? A peu près baisable ?
-Ecoute ! Te fâche pas, c'est pas ce que je voulais dire ! Je te trouve très belle, tu le sais ! Je t'aime.
-Alors, il faudrait qu'un homme m'aime pour me trouver « baisable » ? C'est ça ? Pour les autres, je ne suis qu'un ... qu'un trou, hein ?
-Mais non ! Ecoute, tu prends tout mal. J'ai jamais dit ça ...
-Et comment veux-tu que je le prenne, hein ?
-Ne dramatise pas comme ça. On est ensemble. On s'aime !
-On s'aime ? Si tu m'aimais, tu ferais plus attention à moi, tu comprendrais certaines choses !
-Et quelles choses ?
-Si tu ne les vois pas, c'est qu'en parler ne servirait à rien.
-Bravo pour la communication !
-Et c'est toi qui me parle de communication après tout ce que tu viens de me jeter à la figure ?
-C'est de la maladresse, c'est tout. Excuse-moi !
-De la maladresse ? Et Delphine, c'était aussi de la maladresse ?
-Ecoute, tu vas pas me ressortir encore cette vieille histoire ?
-Cette vieille histoire ? Ca s'est passé y'a cinq ans !
-Cinq ans, c'est loin ! Tu sais combien je regrette. On en a parlé des heures. Je t'ai expliqué. J'ai eu une faiblesse, voilà tout ! Tous les hommes peuvent avoir des faiblesses, non ?
-Et ben moi, c'est pareil : Ce soir, j'ai eu une faiblesse, voilà !
-Sauf que c'était sous mes yeux !
-Et alors qu'est-ce que ça change ?
-Ca change que j'ai tout vu !
-Et moi, j'ai tout imaginé ! C'est pire !
-C'est pas pire puisque je t'ai tout raconté !
-Oui, tu m'as raconté ! Mais je n'étais pas là !
-Pourquoi ? Tu aurais aimé être là ?
-Pourquoi pas ?
-Quoi ? Tu aurais voulu voir ça ?
-Et alors ?
-Tu aurais voulu me voir faire l'amour à une autre femme ?
-Peut-être pas ... uniquement voir ...
-Qu'est-ce que tu veux dire ?
-Tu sais, la plupart des femmes ont des tendances homosexuelles ...
-Quoi, tu es en train de me dire que tu ne serais pas contre une expérience avec une femme ?
-Pourquoi pas ? Ca t'ennuyerait ?
-Ben ... je sais pas ! Je m'attendais pas à ça !
-Avec une femme, ça t'ennuyerait autant qu'avec un homme ?
-Non, non, avec une femme, ça ne me dérangerait pas autant... Je crois que ça me dérangerait même pas du tout !
-Ah bon ? Et pourquoi ?
-Je sais pas ... Peut-être que si tu faisais ça avec une femme, je n'aurais pas ce même sentiment de jalousie ...
-Et pourquoi donc ?
-Peut-être parce que je ne ressentirais pas cette espèce de... concurrence, la peur de te perdre, la peur de ne pas être à la hauteur... je ne sais pas ! Tout cela est très complexe... C'est sans doute au fond un manque de confiance de ma part ou... un manque de confiance en moi ...
-Tu pourrais regarder, si tu veux !
-Oui... Je trouverais sans doute cela très beau !
-Regarder... ou plus !
-Comment ça ?
-Tu pourrais participer ?
-Si je comprends bien, tu me proposes de faire l'amour avec deux femmes ?
-Qu'est-ce que tu en penses ?
-Ca te ferait plaisir ?
-Ca me ferait grand plaisir, mon chéri. »
Olivier et Françoise se regardèrent un bref instant. Puis Olivier reprit la parole :
-Dis-moi, chérie, il ferme bien à 5 heures du matin le club ?
-Tout à fait, mon amour.
-Tu crois qu'il y a encore du monde ?
-C'est bondé jusqu'à une heure avant la fermeture, et là, il est... minuit et demie. »
Olivier appuya sur la pédale de frein et fit demi-tour. Le trajet en sens inverse se fit sans un mot. De temps en temps, Olivier et Françoise se jetaient des regards complices. C'était comme un deuxième voyage de noces.
Le lieutenant-médecin a ouvert la porte. Je suis entré. C'était un grand Noir qui parlait d'une voix posée.
-Qu'est-ce qui vous arrive ? m'a-t-il demandé.
-Je me suis tordu la cheville, j'ai dit.
-Montrez-moi ça ! »
Le lieutenant-médecin m'a ausculté pendant deux secondes et demi.
-Bon ! a-t-il dit. Je vais vous prescrire une pommade. A appliquer matin et soir. Y a-t-il autre chose ?
-Oui.
-Quoi donc ?
-Je crois bien que je vais me pendre. »
Le lieutenant-médecin a changé de couleur. Comme Mickaël Jackson.
-Ne bougez pas ! m'a-t-il dit. »
Un instant plus tard, il est revenu avec deux infirmiers.
-Venez avec nous, monsieur. On va chercher vos affaires ! m'ont dit les infirmiers. »
Nous sommes montés dans le dortoir prendre mes vêtements puis ils m'ont conduit à l'infirmerie dans une chambre douillette et bien chauffée.
-Voilà. Installez-vous et reposez-vous, m'ont-ils dit en partant. »
En quelques minutes, ma vie avait changé. De futur casque bleu prêt à mourir en Yougoslavie, j'étais devenu un grand malade dont la santé et le bien-être préoccupaient tout à coup tout le monde.
Je me suis allongé sur le lit. J'ai regardé le plafond et je me suis mis à pleurer en pensant que j'aurais pu tout à l'heure partir en manoeuvre avec les autres au camp de Mailly en plein mois de décembre.
-Tu verras, on est bien ici ! » m'a dit un gars allongé deux lits sur ma gauche.
C'était un petit gros très gentil qui était témoin de Jéhova. C'était le premier être humain que je rencontrais depuis mon incorporation dans le camp semi-disciplinaire de Besançon. Il avait refusé de porter l'uniforme et attendait depuis deux semaines à l'infirmerie son départ pour la prison de Dijon. Il allait passer les neuf mois de son service militaire derrière les barreaux. Neuf mois pour avoir refusé de porter l'uniforme ! Que peut bien alors réserver la Justice de notre pays pour les assassins d'enfants, les ministres et les députés ?
A l'infirmerie, on était bien effectivement. On était six appelés en tout. Moi, le petit gros, un gars nommé Slimane qui était là à la suite d'examens cardiaques révélant un souffle au coeur, un jeune mécanicien de 19 ans qui soignait une angine, un électricien qui avait pété les plombs et un gars bizarre totalement transparent qui ne disait rien et ne parlait à personne. Slimane faisait le mûr régulièrement pour aller rejoindre sa copine et jouer des matchs de foot avec son souffle au coeur. Il avait ramené une télé, ce qui était totalement interdit, et tous les soirs on regardait un film bien au chaud pendant que les autres dehors nettoyaient leur FAMAS ou curaient leurs godasses. Les infirmiers étaient sympas. Ils ne disaient rien pour la télé et pour les cigarettes du moment qu'on aérait un minimum la chambre.
La vie était douce. On se levait à l'heure que l'on voulait et on faisait ce qu'on voulait. Seule contrainte : On n'avait pas le droit de sortir de l'infirmerie, ce qui pour ma part était bien la dernière chose à laquelle j'aspirais. Il y avait dans la pièce voisine un chariot sur lequel on trouvait le petit déjeuner, lait, café, chocolat, pain, beurre, céréales, confiture et puis au déjeuner et au dîner, soupes, salades, salami, jambon, riz, pâtes, viandes, légumes, sauces, fromages, petits gâteaux, yaourts et autres mets au choix. C'était comme un chariot magique : On ne voyait jamais personne l'amener ni le remporter mais chaque fois qu'on se rendait dans la pièce, il était là plein à craquer de nourriture.
Puis j'ai appris que je devais partir à l'hôpital militaire de Dijon pour un rendez-vous avec un psychiatre. J'eus quelques jours pour m'y préparer, réfléchir à ce que j'allais dire, bien faire comprendre que j'étais dans un état GRAVE.
Un matin très tôt, je suis parti. Je me suis rendu en train à Dijon et j'ai pris un taxi à la gare.
-A l'hôpital psychiatrique ! j'ai dit au gars dans le taxi. »
Pendant le trajet, nous n'avons pas échangé un mot. J'étais fasciné de voir des gens dans les rues qui ne portaient ni uniforme, ni béret, ni blouse blanche, de voir des FEMMES et puis des hommes qui ne s'étaient pas coupé les cheveux à ras, ce qui comme chacun sait est un acte très grave.
Je suis monté au quatrième étage de l'hôpital et j'ai attendu mon tour dans la salle d'attente, ce qui est une pratique tout à fait normale même chez les fous. Puis la porte s'est ouverte, un toubib en blouse blanche est apparu et m'a appelé. Mon coeur s'est mis à battre à 200 pulsations par minute. J'ai balancé ma tirade de désespéré et j'ai répondu à ses questions. Le psychiatre notait nerveusement tout sur sa fiche et ponctuait ses écritures de longs « hummmmmmmm ! » et de longs « haaaaaaaaaaaaaaaa ! ». Puis il m'a fait sortir sans un mot et je me suis retrouvé dans le couloir ne sachant si je devais voir quelqu'un d'autre ou reprendre le train. Je suis resté un long moment devant la porte du toubib en pensant qu'elle allait forcément s'ouvrir à nouveau. Après une longue attente de peut-être une demi-heure, je me suis mis à arpenter les couloirs, croisant des hommes et des femmes en blouse blanche qui marchaient vite et des jeunes hommes en pyjama bleu qui marchaient très lentement ou qui ne marchaient pas du tout. Je me suis dit que le monde était ainsi divisé en deux : Ceux qui attendent la fin de journée pour rentrer regarder la télévision et ceux qui n'attendent rien. J'ai fini par me planter devant une porte ouverte sur laquelle on pouvait lire « psychanalyste », découvrant à mon grand étonnement qu'en milieu psychiatrique, il y avait des psychiatres mais AUSSI des psychanalistes. Je me suis dit que si ce toubib avait une appellation différente, il réagirait sans doute différemment. La porte étant ouverte, je suis entré et je me suis posté devant le psychanaliste qui m'a accueilli très gentiment. Je me suis assis et j'ai recommencé à raconter ma petite histoire en noircissant encore plus le tableau. Il m'a écouté pendant un bon moment puis m'a dit :
-Bien ! Vous voulez une cigarette ? »
Ce type se fout de ma gueule, j'ai pensé. Je lui dis que je vais me foutre en l'air dans deux minutes et lui, il me propose une cigarette ! Pourquoi pas un verre de rhum ? Je me suis dit qu'un bon argument de persuasion serait de me mettre à hurler. J'ai donc hurlé : « MERDE ! J'EN AI RIEN A FOUTRE DE TA CLOPE ! JE VEUX ME TIRER DE CHEZ CES TARES DE MILITAIRES ! TU COMPRENDS ? SI JE RETOURNE LA-BAS, JE FLINGUE TOUT LE MONDE ET MOI AVEC ! TU COMPRENDS CA ? »
-Du calme ! Du calme ! m'a dit le toubib comme l'aurait fait tout bon psychanalyste. Vous allez être réformé, je vous donne ma parole, mais faute de place, on ne peut pas vous garder ici ... Vous allez retourner à la caserne et dans une semaine vous rentrerez chez vous. Ca vous convient ?
-Non et non, j'ai fait. Je ne veux pas retourner là-bas ! Démerdez-vous comme vous voulez mais je ne partirai pas d'ici ! »
Le psychanalyste ne m'a pas refait le coup de la cigarette mais n'a pas changé son discours d'un iota. Je suis donc sorti de son cabinet et j'ai recommencé à arpenter les couloirs. J'ai jeté un oeil dans quelques chambres. Elles étaient très peu occupées. Rares étaient les lits défaits et rares étaient les tables de chevet où reposaient des affaires personnelles. Ils veulent me baiser, je me suis dit. Pas le moindre doute. J'ai pensé alors qu'il fallait que je fasse quelque chose pour me faire remarquer. Alors, je me suis à marcher dans les couloirs, d'abord lentement cotoyant les gars en pyjama bleu puis de plus en plus vite rattrapant puis dépassant les hommes et les femmes en blouse blanche. Aucun résultat. J'eus l'idée de me jeter sur une infirmière et lui mettre la main dans la culotte pensant que les psychiatres et les psychanalystes ne pouvaient laisser repartir un violeur en puissance mais j'ai vite laissé tomber. Il ne fallait pas tout mélanger : J'étais un suicidaire mais pas un violeur. Alors je me suis assis dans un coin, prostré. Au bout d'un long moment, un type s'est approché de moi. C'était un gars de ma compagnie, celle avec un brassard noir, celles des durs de durs :
-P...p...pu...tain, il m'a dit (il bégayait), t...t'es...en...enc...ore...là ! T...tu... es...p...p...pa...tient...t...oi ! »
Puis il est reparti avec son pyjama bleu. C'est alors que j'eus une idée de génie ! Voilà, je me suis dit, je vais me coucher par-terre en plein milieu du couloir ! Voilà, ça c'est bien ! Je me suis donc allongé sur le sol et j'ai attendu. Moins d'une minute. J'ai entendu un type approcher de moi. Ca y est ! Je me suis dit, ça marche ! A ce moment, le type m'a calmement emjambé et a poursuivi son chemin le long du couloir. Puis ce fut un autre qui m'évita, puis un autre. C'était des blouses blanches et des pyjamas bleus. Pour les uns comme pour les autres, je n'étais qu'un obstacle insignifiant dans leur course effrénée à la recherche de rien. Je me suis relevé totalement désarmé. Je ne repartirais pas, c'était sûr, j'allais donc passer la nuit dans les couloirs ou alors ils allaient finir par m'embarquer de force dans le train ? J'en étais à envisager le pire lorsqu'une tête de femme s'est penchée sur moi. « Psy... », j'ai lu sur son badge. Je l'ai suivie dans son bureau et je n'eus pas besoin de jouer beaucoup la comédie pour qu'elle me prenne au sérieux. Je me suis très vite retrouvé dans une pièce allongé sur un lit avec en tout et pout tout un seul compagnon de chambrée sur les dix lits disponibles. Ouais ! Ces enfoirés voulaient bien me baiser !
Le type lisait un gros bouquin. Il portait au bras gauche un énorme pansement. Nous avons rapidement fait connaissance :
-Salut ! Il a fait ! Je me suis ouvert les veines y'a deux jours. »
-Salut ! J'ai fait ! J'ai voulu me pendre y'a une semaine. »
Le soir-même et les jours qui suivirent, j'ai retrouvé parmi mes cinglés de camarades des gars que j'avais aperçus à la caserne. Il y avait là un jeune charpentier qui avait déserté un mois plus tôt lors d'une manoeuvre dans la forêt, un autre qui s'était ouvert les veines (très à la mode ce type de suicide chez les fous), un autre plus classique qui avait ingurgité un cocktail alcool-médicaments, un autre qui avait menacé de descendre le sergent avec son FAMAS. Il quittait l'hôpital de temps en temps pour comparaître au tribunal pour des vols, des bagarres, des petits trafics de drogue. On jouait souvent au tarot avec lui. C'était en fait un gars sympa mais il valait mieux quand-même que ce soit lui qui gagne. Il y avait aussi toute une foule de gars qui claironaient haut et fort se retrouver là après avoir simulé un suicide. Un de ceux-là a même tellement bien simulé qu'il a fini par y arriver lors de son retour à la caserne ...
Bref, la vie a repris comme à l'infirmerie sauf qu'ici on devait consulter un médecin une à deux fois par jour. C'était le seul événement marquant de la journée. On se levait le matin à huit heures précises. On devait faire notre lit puis quand les infirmières étaient passées, on défaisait le lit qu'on venait de faire et on se recouchait. La vie était rythmée par les repas et les visites chez le médecin.
Et puis un jour, une dizaine d'entre nous dont je faisais partie ont été convoqués à tour de rôle chez les psy. Nos examens étaient bons : On était tous réformés, la plupart P4, c'est-à-dire cinglés moyens, quelques-uns P3, soit cinglés légers et l'un d'entre nous fut même classé P5 ou P6. Voilà ! C'était fini ! L'armée ne voulait plus de nous.
Dans le bus qui nous a ramenés à la gare, on s'est tous embrassés. Certains ont même échangé leurs adresses. On a pris le train et on est rentrés chez nous. Définitivement. On allait enfin pouvoir chercher du boulot.
Entrer dans l'Education Nationale, c'est comme revêtir un beau costume pour plonger dans une fosse à purin.
Mercredi 23 mars. Huit heures. Début des cours. Madame C.,53 ans, professeur de comptabilité dans un lycée professionnel fait entrer ses élèves en salle 208. Le cours débute. Dans le vacarme habituel. Elle a renoncé à hausser le ton. Elle a renoncé aux sanctions disciplinaires sous la pression du chef d'établissement. Chaque fois qu'elle avait évoqué un problème de comportement d'un de ses élèves, elle s'était vue répondre qu'elle ne savait pas gérer ses classes et comme elle insistait, elle avait eu droit à une inspection punitive, une demande de mise sous tutorat et une menace de licenciement pour incapacité à exercer la fonction d'enseignant.
Le cours avait donc débuté. Les élèves criaient, s'insultaient, rôtaient. Certains, les plus calmes, écoutaient leur MP3, d'autres téléphonaient depuis leur portable. D'autres fumaient par la fenêtre. Les plus assidus avaient en guise de cahier un bout de feuille déchiré sur lequel ils notaient vaguement la correction de l'étude de cas que Madame C. rédigeait au tableau.
Cela commença par quelques boulettes de papier et des insultes. Ce genre d'incident était courant. Elle décida alors de rétroprojeter la correction au tableau et vint s'asseoir à son bureau. A ce moment-là, les élèves rangés du côté des fenêtres baissèrent comme un seul homme les stores. De l'autre côté de la salle, l'élève assis à côté de l'interrupteur éteignit la lumière. La classe se retrouva dans le noir complet. Madame C. sentit comme des jets d'eau lui parvenir au visage. Elle se précipita tant bien que mal en direction de l'interrupteur et ralluma la lumière. Le spectacle qu'elle vit la sidéra : Toutes ses affaires, livres, cahier, feuille d'appel, classeur, trousse étaient maculés de crachats. Il y avait même un filet de morve qui coulait paisiblement le long du tableau. Les élèves riaient aux larmes, hurlaient, gesticulaient. Le brouhaha résonnait dans tout le deuxième étage si bien qu'un professeur se décida enfin à réagir en fermant à clé la porte de sa salle de cours.
La nouvelle de l'incident se répandit rapidement dans le lycée. A la récréation de 10 heures, il y eut une assemblée générale :
-C'est IN-AD-MI-SSIBLE ! hurla le délégué syndical, professeur d'histoire-géographie. On ne peut pas tolérer ça ! Je vous propose de nous mettre en grève spontanée pour une durée illimitée afin de soutenir notre collègue !
-OUAAAAAIS ! hurlèrent en choeur les enseignants.
-Ce qui s'est passé tout à l'heure aurait pu arriver à chacun d'entre nous ! Nous devons nous montrer solidaires et mettre l'administration devant ses responsabilités !
-OUAAAAAIS ! hurlèrent en choeur les enseignants.
-Ce qui vient d'arriver DEVAIT arriver depuis longtemps : Classes surchargées, manque de surveillants, pénurie de salles, suppression d'heures de cours en français, maths, langue vivante et arts plastiques !
-Et manque de couilles du proviseur ! glissa le prof d'anglais avant de s'éclipser. Lui, c'était un enseignant à part, dénigré par tous les autres. Il avait refusé des heures supplémentaires, il avait refusé de communiquer ses coordonnées à l'administration, il traitait ses élèves de tarés et quittait sa classe quand il y avait trop de bruit. Il ne faisait jamais grêve, ne mangeait jamais à la cantine et en plus, il vouvoyait ses collègues.
-Ce qui vient d'arriver, reprit le délégué syndical, est le résultat d'une lourde carrence éducative : Il faut plus de personnel dans les établissements scolaires !
-OUAAAAAIS ! hurlèrent en choeur les enseignants.
-Plus d'infirmières !
-OUAAAAAIS !
-Plus d'assistantes sociales !
-OUAAAAAIS !
-Plus de CPE ! (ndlr : Conseillers Principaux d'Education)
-OUAAAAAIS !
-Et quelques coups de pieds au cul ! lança la prof de maths qui venait d'entrer. C'était une femme toute menue, toute sèche, qui tirait sa dernière année dans l'Education Nationale. Elle avait tout connu : L'Ecole Normale, les écoles pour garçons et les écoles pour filles, le port de l'uniforme, mai 68, le premier homme sur la lune, le dernier communiste, la pilule, l'avortement, les maths modernes et le lycée professionnel.
Personne ne pipa mot. Elle prit ses affaires et se dirigea vers sa salle de cours. La sonnerie venait de retentir. Il était 10 h 10.
-Oui, reprit à nouveau le délégué syndical, nous devons défendre notre profession pour nos élèves et nos enfants ! »
Cette fois-ci, l'approbation se fit plus molle : Le proviseur venait d'entrer en salle des profs. Il prit la parole :
-Mesdames, messieurs ! Suite à l'incident malheureux dont vient d'être victime Madame C., je puis vous annoncer que je suis à l'heure actuelle en contact direct avec le Rectorat. Dès demain, une délégation spéciale viendra nous rendre visite afin de mettre en place une cellule de crise. Des moyens supplémentaires sont d'ores et déjà annoncés pour notre établissement ainsi qu'un soutien psychologique pour Madame C. dont chacun d'entre nous connaît l'état de fragilité. Je vous invite maintenant à regagner vos classes afin que les cours reprennent maintenant en toute quiétude. »
Il y eut quelques sifflets discrets, un léger grognement et puis les enseignants baissèrent la tête vers leur cartable et se dirigèrent vers l'escalier principal. Le proviseur attendit que le dernier d'entre eux quitte la salle des professeurs et regagna son bureau.
Le lendemain et les autres jours, aucune délégation ne se rendit au lycée. En revanche, on apprit le suicide d'un professeur dans un lycée voisin. Il fit sortir ses élèves de la classe au bout d'un quart d'heure de cours, puis se jeta par la fenêtre du quatrième étage.
Cette tragédie fit grand bruit dans la ville pendant deux jours et demi puis ce fut le week-end et la reprise du lundi. Les enseignants ont alors recommencé à enseigner, les proviseurs ont recommencé à diriger leurs établissements, les élèves ont repris leurs cours, les peintres en bâtiment ont recommencé à peindre, les maçons à maçonner, les commerçants à tenter de vendre leur camelotte, les prostituées à raccoler, les dealers à dealer et le Président de la République à faire son jogging quotidien.
Cela lui arrivait souvent. Patrice croisait régulièrement des gens qu'il était certain d'avoir vus ou rencontrés quelque part mais qu'il ne parvenait jamais à identifier. Il répondait à leur sourire forcé, à leur bonjour ou à leur main tendue puis il les regardait disparaître au loin comme des ombres ou des personnages fantômatiques sortis d'un rêve familier. Ces scènes avaient lieu dans la rue, au cinéma, chez le pharmacien, le boucher, le dentiste ou dans les supermarchés. Patrice croisait notamment souvent un homme d'une cinquantaine d'années, petit, à moitié chauve, toujours très jovial qui se précipitait vers lui de façon très amicale et le gratifiait toujours d'une vigoureuse poignée de main. C'était à chaque fois la même scène, le même scénario immuable qui laissait Patrice totalement perplexe : D'où pouvait bien sortir ce type ? Où diable l'avait-il rencontré ? Etait-ce un ancien collègue de travail ? Un voisin ? Et pourquoi ce type courait-il à sa rencontre avec toujours ce même entrain, ce même empressement ?
Ce jour-là, Patrice faisait comme d'habitude quelques courses au supermarché quand il croisa à nouveau l'homme en question. Ils se serrèrent la main comme ils le faisaient à chaque fois puis reprirent chacun leur chemin. Patrice fit quelques pas puis se retourna. Il vit le bonhomme à une vingtaine de mètres s'éloigner d'un pas alerte. Cela ne pouvait plus continuer ainsi. Il fallait savoir. Il fallait comprendre. Absolument.
Patrice fit demi-tour et se mit à le suivre à distance. Il le vit sortir du supermarché, se diriger vers son véhicule, y entrer et démarrer. C'était une kangoo verte facilement reconnaissable. Patrice courut en direction de son auto qui se trouvait à une cinquantaine de mètres. Il démarra et se dirigea vers la sortie du supermarché. La route était quasiment déserte. Il scruta au loin mais ne vit aucune kangoo verte. Il accéléra alors et rattrapa en une vingtaine de secondes la voiture qui le précédait mais toujours aucune trace de la kangoo. Au premier rond-point, Patrice fit demi-tour et regagna l'entrée du supermarché. Il parcourut au hasard les allées du parking et retourna devant l'emplacement où s'était garé le type mais la place était à présent occupée par un autre véhicule. Patrice était sur le point d'abandonner ses recherches lorsqu'en passant devant la station essence du Leclerc, il aperçut tout à fait fortuitement la fameuse kangoo verte arrêtée à la caisse. Patrice se gara à proximité et attendit. Il vit le type reprendre sa carte bleue puis démarrer. Patrice le suivit à une cinquantaine de mètres. La poursuite était lancée. La kangoo prit la sortie du supermarché puis s'engagea sur la route qui mène au centre-ville. Patrice était attentif à tout comportement du véhicule, freinage, accélération, clignotant. Au bout de quelques minutes de chasse, il vit le gars s'arrêter le long d'une rue commerçante à un endroit où le stationnement était interdit. Patrice s'arrêta lui aussi au bord de la route. Il vit le gars entrer dans un bar-tabac et en ressortir une minute plus tard après l'achat, supposa-t-il, d'un paquet de cigarettes ou d'un carnet de timbres. Les deux véhicules reprirent alors leur route toujours à distance respectable. La kangoo pénétra au coeur de la ville. Le gars se dirigeait vers Gambetta, il prit une direction qui n'était pas étrangère à Patrice puis une rue qu'il connaissait bien pour la bonne raison que c'était la rue où résidait sa maîtresse, Sandrine, une assez jolie femme d'une petite quarantaine d'années, aux cheveux châtain clair, une fille agréable malgré ses épisodes dépressifs qui la laissaient sans envie et sans force. La kangoo s'arrêta à une vingtaine de mètres de chez Sandrine. Le petit chauve sortit de son véhicule et sans hésitation aucune alla sonner à la porte du petit pavillon. Sandrine apparut sur le pallier et le fit entrer aussitôt. Patrice n'en crut pas ses yeux. Il lui fallut quelques secondes pour reprendre ses esprits puis il tenta d'analyser la situation : Il était clair que Sandrine connaissait ce type pour l'avoir ainsi laissé entrer chez elle. L'explication la plus logique voulait que ce type soit tout simplement son époux. Sandrine était mariée, elle ne l'avait jamais caché à Patrice et quand il se rendait chez elle, c'était toujours pour de brèves visites de une ou deux heures maximum. Malgré tout, plusieurs choses ne collaient pas vraiment. D'abord, Patrice ne voyait pas du tout Sandrine avec ce nabot déplumé et puis surtout, si le type était bien le mari de Sandrine, pourquoi aurait-il sonné à la porte avant d'entrer chez lui ? Peut-être avait-il oublié ses clés ? Ou alors il n'avait pas jugé utile de s'en munir pour quelques simples courses sachant que son « épouse », Sandrine resterait à la maison ? Et puis, les courses... Si le gars était bien rentré chez lui, il serait sorti de voiture avec ses sacs à la main, non ? Personne au retour du supermarché ne laisse ses provisions dans sa voiture ! Cela n'a pas de sens ! Patrice en était encore à toutes ces supputations lorsque son téléphone portable sonna. C'était un appel de son dentiste. Dans son obsession à vouloir suivre coûte que coûte le type, il avait complètement oublié son rendez-vous. Il s'excusa platement, reporta la séance au samedi suivant puis raccrocha. A ce moment-là, le petit chauve sortit de chez Sandrine. Patrice fut surpris de le voir réapparaître aussi rapidement. Le type jeta furtivement, sembla-t-il, un coup d'oeil en direction de Patrice qui se tapit derrière son volant et attendit quelques instants sans bouger. Puis le type démarra. Patrice hésita puis démarra à son tour. Le petit chauve était probablement le mari de sa maîtresse mais ce n'était certainement pas pour cette raison qu'il le connaissait ! Il avait dû le rencontrer ailleurs, mais où ? De ce point de vue, il n'était pas plus éclairé.
Patrice reprit donc sa filature. La kangoo s'éloigna du centre-ville et pénétra dans le quartier du Dernier sou. Il ne va quand-même pas aller chez moi maintenant ? ironisa Patrice. C'est pourtant exactement ce qui se produisit. La kangoo s'arrêta dans la rue où habitait Patrice, cette fois à une bonne cinquantaine de mètres de son domicile. Le petit chauve sortit de son véhicule et alla sonner à la porte. Patrice se trouva complètement abasourdi. Il se demanda un court instant s'il n'était pas en train de faire un mauvais rêve. Une cohorte de pensées lui traversait l'esprit : C'était peut-être tout simplement un ami commun à sa femme et à maîtresse ? Mais alors quelle coïncidence ! Ou alors un VRP qui démarchait à domicile ? Un enquêteur ? Un livreur ? Non, ce n'était pas possible ! C'était autre chose, autre chose qu'il FALLAIT découvrir absolument. Maintenant. Patrice sortit comme un éclair de son véhicule. Il s'approcha discrètement de l'entrée et colla son oreille contre la porte en bois massif. Ce fut la voix de sa femme qu'il entendit en premier :
-Mais... tu es fou Jean-Pierre ! Un bijou de ce prix !
-C'est pas grand-chose, tu sais, et puis ça faisait longtemps que je voulais t'offrir ce cadeau... Il te plaît au moins ?
-Il est ... magnifique ! Mais ça a dû te coûter une fortune !
-Rien n'est trop beau pour toi, ma chérie ! »
Il y eut un silence de quelques secondes, puis le petit chauve reprit :
-Et tu ne sais pas la suite ?
-Quelle suite ?
-On part !
-Comment ça, on part ?
-Je me suis renseigné sur internet. Y'a de magnifiques croisières dans les Antilles sur d'immenses paquebots avec ciné, piscine, salle de muscu, discothèque, animations, restau ... le rêve !
-Mais mon chéri, tu sais bien que je ne peux pas partir comme ça. Il faut que j'attende le bon moment ...
-Mais C'EST le bon moment ! Il faudra bien que tu te décides un jour !
-Oui, je sais ... mais c'est pas évident, comprends-moi ...
-Nathalie, il FAUT que tu lui parles ! Pense à tous ces moments que l'on ne passe pas ensemble ! Pense à tout ce bonheur dont on se prive !
-Je sais, Jean-Pierre, je sais bien ... mais il faut que tu partes maintenant. Mon mari ne va pas tarder à rentrer de chez le dentiste. Il ne vaut mieux pas que tu traînes !
-Comme tu veux ...
-Oui, s'il te plaît, c'est plus prudent !
-Ok ! Je te laisse ... mais réfléchis à ce que je t'ai dit ! Un jour ou l'autre, il faut savoir faire des choix dans la vie et le choix c'est maintenant qu'il faut le faire ! »
Il y eut un nouveau silence. Patrice en profita pour regagner son véhicule. Quelques secondes plus tard, le petit chauve réapparut sur le trottoir, s'installa à bord de sa Kangoo et démarra. Patrice était au bord des larmes. La tête lui tournait. Il était ivre de râge et de désillusion. Avec l'énergie du désespoir, il s'engagea sur la route, se colla à tout juste quelques mètres derrière la kangoo et la suivit ainsi pendant deux ou trois minutes. Puis le petit chauve accéléra brutalement. Patrice en fit de même. La poursuite devint animée, dangereuse. Les pneus crissaient dans les virages. Les deux véhicules passaient outre passages cloutés, ralentisseurs, stops et feux rouges. Les coups de frein et les accélérations étaient brutaux. Patrice était à présent littéralement scotché à la kangoo. Les regards des deux hommes se croisaient dans les rétroviseurs. Soudain, le petit chauve vira brusquement à droite, ce qui surprit Patrice qui fila tout droit. Patrice fit immédiatement demi-tour, rejoignit la rue dans laquelle s'était engouffré la kangoo. Il appuya sur l'accélérateur. Les vitrines des magasins défilaient de part et d'autre de la voie comme un manège fou. Il roula ainsi pendant quelques minutes puis se rendit à l'évidence : Il avait perdu la trace de la kangoo verte. Il leva alors le pied et parcourut au hasard les rues de la ville, ne sachant que faire ni où aller. Il était complètement perdu. De fines larmes lui coulaient le long des joues. Des idées noires lui traversaient la tête et puis brusquement il reprit le dessus, tentant de se convaincre que ce qu'il avait entendu n'était qu'hallucination, que sa femme ne pouvait pas le quitter comme ça avec ce minable et que de toute façon dans le pire des cas une bonne discution entre eux arrangerait tout... Il en était là égaré ainsi dans ses pensées lorsqu'il remarqua une voiture qui le suivait de très près. Il jeta un oeil dans le rétroviseur et constata avec stupeur que cette voiture n'était autre que la kangoo verte. Il reconnut également le visage du petit chauve. Patrice fut soudain pris par une sorte de folie. Il attendit patiemment le premier feu rouge, pila alors brutalement et sortit de son véhicule comme un diable. Il se précipita vers la kangoo, en ouvrit la portière avant-gauche, saisit le petit chauve par l'anorak et le jeta à terre. Celui-ci ne parut pas étonné. Il se releva aussitôt et se rua sur Patrice qui alla heurter le capot de la kangoo. Les coups se mirent à pleuvoir. Patrice toucha à plusieurs reprises le petit chauve mais reçut aussi un coup sur le nez et un autre dans la mâchoire. Les deux furent rapidement hors d'haleine. Patrice, entre deux souffles hurla :
-Ordure ! Qu'est-ce que t'es allé faire chez moi ? hein fumier ? »
L'autre ne répondant pas, il poursuivit :
-Qu'est-ce que tu veux à ma femme, hein ? Qu'est-ce que tu veux ? Je vais te crever ! Tu vas voir, salopard, je vais te crever ! »
Patrice se rua à nouveau sur le petit chauve. Il le frappa à nouveau à la tête puis à l'estomac. L'autre s'écroula au sol. Patrice lui asséna plusieurs coups de pieds dans le ventre et dans le dos. Les râles du petit chauve se firent de plus en plus faibles et étouffés. Patrice ne s'arrêta de frapper que lorsqu'une voiture parvint à la hauteur du feu. Bien que son conducteur ne sortît pas de son véhicule, cette intrusion eut pour effet de le calmer. Il regagna son siège et démarra, laissant pour mort le petit chauve sur le bitume.
Patrice prit directement le chemin de son domicile conjugal. Lorsqu'il arriva devant son pavillon, il sauta de voiture et entra dans la maison comme un coup de blizzard. Il trouva sa femme en train de préparer le dîner, un poulet fermier accompagné de carottes et de petits pois.
-Nathalie, dit-il, les yeux exorbités, il faut qu'on parle !
-Oui, mon chéri, répondit-elle, très calmement.
-Qui est ce type qui est venu tout à l'heure ?
-Quel type ?
-Arrête ça, Nathalie ! Ce type tout petit, à moitié chauve ! Je l'ai vu ! Je vous ai entendus ! J'ai TOUT entendu derrière la porte !
-Ah bon ? Tu écoutes à la porte de ta propre maison ?
-Arrête de jouer ! Je vais me fâcher comme tu ne m'as jamais vu !
-Tu as raison, Patrice, dit-elle d'une voix posée. Tu as raison, arrêtons de jouer.
-QUI EST CE TYPE ? hurla Patrice.
-Ce type, comme tu dis, c'est Jean-Pierre, l'homme avec qui je vais partir.
-Comment ça ? Avec qui tu vas partir ?
-Oui, je vais partir, loin d'ici, loin de toi, loin de tout !
-Mais enfin, Nathalie ! C'est pas possible ! Pas nous ! Et les enfants ?
-Les enfants s'y feront. Je ne ferai aucune objection à la garde alternée.
-Mais tu te rends compte de ce que tu me dis ? On ne peut pas arrêter tout comme ça ! C'est pas possible !
-Oh que si, c'est possible ! Et ça n'a fait que trop durer !
-Mais quoi ? Qu'est-ce qui a trop duré, hein ?
-Ce qui dure, c'est que ça fait des années que j'en ai marre, que j'en peux plus, que je m'ennuie avec toi, que je ne t'aime plus !
-Mais enfin, chérie ...
-Ne m'appelle pas chérie, ne m'appelle plus chérie ! Plus jamais ! Tu entends ?
-Mais Nathalie, de quoi te plains-tu ? On a tout construit ensemble ! On a une belle maison, de beaux enfants, j'ai un bon boulot ...
-Oui, TU as un bon boulot, Monsieur l'Ingenieur !
-Tu sais bien que ça ne m'a jamais posé de problème que tu sois secrétaire !
-Oui, mais MOI, ça m'a toujours posé un problème ! Est-ce que tu t'en es une seule fois préoccupé ?
-Je t'ai toujours soutenu, je t'ai toujours aidé, non ?
-Aidé pour continuer à faire le larbin pour un vieux dermato visqueux et lubrique !
-Tu veux arrêter de travailler ? Très bien ! On peut tout à fait vivre à quatre avec mon salaire, non ?
-Mais mon chéri ! Tu ne comprends vraiment rien à rien ! Je n'ai aucune envie de passer mes journées à la maison en attendant le retour du héros, écouter tes histoires de contrat, d'usine, toutes ces choses merveilleuses que tu fais pendant que moi, j'épluche les oignons, je passe le balai ou je vais chercher les gosses à l'école. Moi, j'ai besoin de vivre ! De rêver ! Tu ne me fais plus rêver Patrice ! Tu m'ennuies ! Tu m'étouffes ! Il faut que je parte, là, maintenant ! Voir d'autres horizons, d'autres mondes !
-C'est ça ! Et avec ton Jean-Pierre, hein ?
-Oui avec lui ! Avec lui, je vais vivre, je vais me sentir libre, je vais me sentir femme !
-Alors c'est ça qui te faut, hein ? Une petite bague achetée 200 euros chez Leclerc, un petit voyage en croisière et puis, hop, madame se sent vraiment femme, hein ? Mais moi des bagues et des voyages, je peux t'en payer autant que tu veux si c'est ça qui te manque. Allez, hop ! demain, je prends 15 jours de congès, on prend les enfants et on part, ok ? Aux Antilles ! Aux Etats-Unis ! Aux Seychelles ! Plus loin ? En Alaska ! En Antartique ! On achète l'équipement complet et on part en Antartique, ça te dit ?
-Tu es de pire en pire, mon pauvre ami ! Un projet, ça se décide à deux, ça se prépare à deux, ca se VIT à deux. Mon pauvre Patrice, tu es vraiment pitoyable ...
-Alors tu crois que tu vas partir comme ça avec ton nabot de Jean-Pierre, hein ?
-Oui, et tu ne m'en empêcheras pas. Je ne t'appartiens pas ! Je ne t'appartiens plus. Tout ça, c'est terminé ! »
Patrice eut un rire nerveux puis reprit très calmement :
-Moi, je crois bien que tu ne vas pas le revoir de si tôt, ton Jean-Pierre !
-Comment ça ?
-Ouais ! On a eu une petite ... discussion tout à l'heure !
-Qu'est-ce que tu veux dire ? Tu me fais peur ! Vous vous êtes battus ? C'est ça la trace de sang sur ta figure, hein ? Réponds-moi, Patrice !»
Patrice se tut. Il monta à l'étage, rassembla quelques affaires personnelles et documents professionnels puis redescendit l'escalier.
-Tu as lui fait quelque chose, hein ? Dis-moi ! Tu lui as fait quelque chose ! DIS-MOI !!!!!!!!!!!!!!!!!! hurla Nathalie. »
Patrice repoussa sa femme.
-Dégage ! cria-t-il. Tu ne veux plus me voir ? Eh bien, je m'en vais ! Tout de suite ! Et pour les enfants, tu t'en occupes ! Après tout, c'est toi qui les a voulus, non ? »
Patrice sortit sous les cris désespérés de sa femme. Il mit sa valise dans le coffre de son Audi et démarra. Il roula quelques minutes à travers la ville puis s'arrêta sur un parking. Sur son portable, il composa le numéro de Sandrine. La sonnerie retentit trois fois puis Sandrine décrocha.
-Hello, bébé ! dit Patrice.
-C'est toi ?
-Oui, c'est moi, mon coeur. Comment vas-tu ?
-Pas bien du tout.
-Qu'est-ce qui t'arrive, ma puce ?
-Mon mari !
-Quoi, ton mari ? Il lui est arrivé quelque chose ?
-Mon mari est à l'hôpital. Il a été victime d'un infarctus.
-Un infarctus ? Mais quand ça ?
-Ce matin pendant son footing. On l'a trouvé tout à l'heure effondré dans le bois aux étangs.
-Ce matin ? Mais ... tu en es sûre ?
-Oui, les médecins sont très pessimistes. Il est resté plusieurs heures sans soin. Le pronostic vital est engagé. »
Sandrine éclata en sanglots. Patrice ne sut que dire.
-Je suis désolé, ma puce ... Tu veux qu'on se voie ? Tu veux que je vienne ?
-Non ! Je veux veiller sur lui. Je ne veux pas le laisser comme ça !
-Je te rappelle plus tard ?
-Plus tard, si tu veux ...
-Tout à l'heure ? Demain ?
-Je ne sais pas ... je ne sais plus où j'en suis ...
-Justement ! Ca te fera du bien qu'on se voie, non ?
-Je ne crois pas Patrice... Je crois qu'on devrait... prendre quelques distances pendant un moment. J'aime mon mari, Patrice. Je me rends compte à quel point je l'aime ! Si jamais, je le perds ...
-Et nous alors ?
-Nous, ç'a toujours été pour les bons moments, non ?
-Bien sûr, mais y'a quand-même quelque chose d'autre entre nous, non ?
-Oui, sans doute... je ne sais pas... c'est pas le moment de parler de ça, Patrice ...
-Je comprends ...
-Attends ! Le médecin arrive... je te laisse !
Sandrine raccrocha. Patrice se sentit égaré comme un petit enfant. En quelques minutes, il venait sans doute de perdre les deux femmes qu'il aimait.
Ce soir-là, il erra de bar en bar et but énormément. Le lendemain, il se réveilla vers onze heures avec un mal de crâne épouvantable. Il avala deux aspirines, prit une douche, se lava les cheveux, enfila son costume et se rendit sur son lieu de travail. Rien n'avait changé. Les ordinateurs fonctionnaient toujours, les cravates étaient bien nouées, les sonneries des téléphones portables retentissaient de plus belle et les ventes annuelles du groupe avaient augmenté de 5,6 %. Que demander de mieux ?
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